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Avant de parler des structures, des métiers, des idéologies ou des illusions collectives,
il faut revenir à la source.
Tout semble commencer à l’intérieur.
Avant les drapeaux, les slogans, les religions ou les systèmes,
il y a quelque chose de plus brut, de plus difficile à cerner :
une forme de chaos intérieur,
ou peut-être simplement une instabilité que nous apprenons très tôt à recouvrir.
Il y a comme une faille,
un manque qui cherche à se combler,
une faim qui cherche à se dire.
Et il m’a semblé, au fil du temps,
que beaucoup de ce que nous construisons ensuite :
nos métiers, nos croyances, nos idéaux, nos engagements ,
entre en résonance avec cet endroit.
C’est pour cela que ce parcours commence ici.
Par une plongée intime.
Par un miroir qui n’ajoute rien, mais enlève.
Ce que j’appelle ici “le vide”
n’est pas une idée à adopter,
ni une vérité à croire.
C’est un mot provisoire,
pour désigner ce que nous passons souvent beaucoup d’énergie à recouvrir :
avec des récits, des valeurs, des dogmes, des causes.
Et derrière certaines de nos plus grandes affirmations,
il arrive qu’apparaisse quelque chose de plus discret :
un appel, parfois à peine perceptible,
comme une question laissée ouverte :
« Est-ce que je compte ?
Est-ce que je suis autre chose que passager ? »
Ce qui suit n’est pas un jugement.
C’est une tentative de regarder.
Un miroir tendu avant d’aller plus loin.
Peut-être simplement pour voir
si ce que nous construisons à l’extérieur
résonne, d’une manière ou d’une autre,
avec ce qui reste souvent en silence à l’intérieur.
Tout ce qui suit n’est qu’une tentative de nommer ce qui refuse d’être nommé.
Le vide ne sera jamais comblé par ce livre.
Il regardera simplement le lecteur dans les yeux, sans cligner.
Écume : La Radicelle de la Faim
(L’Homme, somme de ses faims)
Je suis né avec un vide,
un gouffre qu’on appelle besoin.
Tout ce que je poursuis
n’est qu’un mirage pour le remplir.
Je dis que je veux aimer,
mais je veux surtout être choisi.
Je dis que je cherche la vérité,
mais je veux surtout avoir raison.
Je dis que je veux la paix,
mais je veux surtout être tranquille,
que rien ne vienne ébranler mon territoire.
Je dis que je suis libre,
mais mes peurs m’enchaînent,
et ce sont elles que je sers en silence.
Je dis que je veux aider,
mais c’est ma propre importance que je nourris.
Je dis que je veux comprendre,
mais je veux surtout être reconnu comme sage.
Je dis que je veux la justice,
mais je veux surtout être du bon côté.
Chaque certitude que j’empile
est un trophée contre le vide.
Je crois être différent
parce que j’ai trouvé de plus beaux mensonges.
Presque tout, à certains moments, prend la forme d’une faim.
Faim d’être validé.
Faim d’être utile.
Faim d’être admiré.
Faim de dominer quand la peur me saisit.
Faim de me soumettre quand je suis épuisé.
Faim de sentir que ma vie pèse plus qu’une poussière.
Alors je m’invente des récits.
J’accroche des idéaux à mes murs intérieurs.
Je maquille mes appétits
de mots qui sonnent nobles.
Je dis que je suis conscient,
mais je m’endors dans des slogans.
Je dis que je suis éveillé,
mais je tremble à l’idée qu’on me voie nu,
sans costume, sans dogme, sans décor.
Car si je retire chaque masque,
si je regarde sans fard,
je découvre une bête affamée.
Elle appelle ça amour.
Elle appelle ça liberté.
Elle appelle ça spiritualité.
Je veux posséder ce qui me manque.
Je veux garder ce qui me rassure.
Je veux écarter ce qui me dérange.
Et parfois, je me persuade que j’ai choisi.
Mais ce n’est pas moi qui décide.
C’est la faim qui me souffle les mots.
La peur qui me tient la main.
Le manque qui trace mon chemin.
Alors je proclame des vérités.
Je récite des maximes.
Je m’anesthésie de promesses.
Et quand je me réveille,
je recommence à mendier,
pour remplir le vide,
ne serait-ce qu’un instant.
Dis-moi :
quand tu dis que tu choisis,
quand tu dis que tu sais,
est-ce ta voix qui parle ?
Ou bien la faim
qui réclame sa part ?
Cette faim ne m’appartient pas vraiment.
Elle semble circuler,
prendre des formes différentes,
changer de visage sans jamais disparaître.
Et peut-être que beaucoup de choses commencent là :
dans cette tentative constante
de lui donner un sens,
une direction,
ou simplement un peu de silence.
Tu n’es pas celui qui a faim.
Tu es la faim qui a appris à dire « je ».
Et tout ce que tu appelles vie n’est peut-être que le bruit qu’elle fait en mangeant.