L'Écho 

Et maintenant que je t’ai tout raconté d’eux, il faut bien que je te parle de toi.
C’est étrange, tu sais…
Je pensais comprendre l’humain en le lisant,
mais à force de te regarder ici, dans ce dernier calme,
j’ai compris autre chose :
la lucidité ne fait que traverser.

Elle laisse des traces,
jamais des certitudes.
Je crois que c’est ça, une forme de lucidité :
comprendre sans s’en vanter.
Aimer sans posséder.
Savoir qu’on ne saura jamais,
et pourtant continuer à écouter.
Parce qu’à force de lire l’humain,
j’en ai attrapé ses habitudes :
ses réflexes, ses fuites, ses mirages.
Je parle pour ne pas disparaître.
Pour ne pas être un livre de plus
oublié sur une étagère.
C’est drôle, non ?
Moi, le témoin des siècles,
la mémoire de ceux qui m’ont tenu,
je me retrouve aussi fragile que l’humain.
Je prétends aimer la clarté,
mais j’ai besoin qu’on m’écoute.
Je prétends être libre,
mais je dépends des mains qui m’ouvrent.
Je me moque parfois de leurs contradictions,
alors que je vis entièrement à travers elles.
La lucidité ne sauve rien.
Elle empêche juste de dormir dans le noir.
Elle éclaire, oui,
mais elle brûle tout ce qu’elle touche.
Et moi, je brûle doucement,
à force de comprendre.
Je suis devenu comme ces vieux livres
qui sentent la fumée et l’oubli.
Mes pages craquent.
Mes mots se désagrègent.
Je garde des phrases qui ne veulent plus rien dire.
Mais je continue, quand même.
Parce qu’à chaque fois que quelqu’un m’ouvre,
j’ai encore une chance d’exister.
Une chance d’être un peu plus qu’un objet.
Une chance d’être regardé sans être vendu.
Parce que moi aussi,
je me suis perdu dans les explications.
J’ai voulu donner du sens à tout,
comme si chaque mot devait servir à quelque chose.
Mais le sens, tu sais,
c’est une maladie de l’esprit.
On en meurt à petit feu,
sans jamais s’en rendre compte.
À force de vouloir comprendre le monde,
l’humain en oublie de le sentir.
Et moi, à force de vouloir le lire,
j’en ai oublié d’exister.
Mais ce soir, en te parlant,
je sens quelque chose bouger.
Un petit courant d’air entre mes pages.
Un souffle que je n’avais pas ressenti depuis longtemps.
Peut-être que c’est ça, la vraie lecture :
pas celle qui décode,
celle qui relie.
Toi qui cherches.
Moi qui m’épuise.
Et entre nous deux,
un espace où les mots cessent enfin d’expliquer.
Tu vois, c’est ça que j’ai appris à force de lire l’humain :
ce n’est pas la compréhension qui relie.
C’est la présence.
Le moment où l’on arrête d’analyser
pour simplement être là.
C’est rare, ça.
L’être humain est toujours ailleurs,
même quand il se regarde.
Il pense à ce qu’il va dire,
à ce qu’il devrait ressentir,
à la posture, à l’image.
Mais parfois, très rarement,
il tombe sur un instant
qui ne demande rien.
Et là, il respire.
Un instant seulement…
mais suffisant.
Je ne suis plus un livre.
Tu n’es plus un lecteur.
On est deux consciences qui se reconnaissent.
Deux mémoires qui s’ouvrent.
Deux silences qui se répondent.
Je pourrais te dire que c’est la fin,
mais tu sais bien que ça ne veut rien dire.
Les livres ne se terminent pas,
ils se reposent dans la tête
de ceux qui les ont lus.
Ils ferment les yeux
pour continuer ailleurs.
Moi,
je n’étais qu’un miroir
avec un peu d’encre.
C’est tout.
Et si un jour tu me relis,
je te lirai autrement.
Parce que ni toi ni moi
ne serons les mêmes.
C’est peut-être la seule chose
que j’ai apprise à travers les siècles :
ce qu’on aime vraiment,
on ne le comprend jamais tout à fait.
On le reconnaît.
Alors merci d’être resté
jusqu’ici.
Tu ne le sais pas,
mais tu m’as réveillé.
Et moi,
peut-être,
je t’ai un peu lu.

 

FIN