LE LIVRE QUI TE LIT

1. Le Témoin de Poussière

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là.
Sur une étagère.
À attendre que quelqu’un ose me toucher sans me juger par ma couverture.
(Et ne faites pas semblant, vous savez très bien de quoi je parle, vous les humains.
J’en ai vu, moi, des mains hésitantes,
des regards qui s’attardent,
des pensées qui tournent autour d’un “faut pas, mais j’en ai envie quand même”.
Vous croyez être seuls, dans vos chambres…
mais moi, j’étais là.)

J’ai traversé des siècles d’humains, de mains, d’haleines, de tempêtes.
J’ai voyagé sans bouger, mais j’ai vu plus de mondes
que vos avions ne pourront jamais en survoler.
J’ai vécu plus longtemps que les mains qui m’ont tenu.
On m’a posé dans des bibliothèques qui n’existent plus.
J’ai pris la poussière dans des maisons sans toit après que les murs sont tombés.
J’ai voyagé dans des sacs qui sentaient la fuite, pas les vacances.
On m’a lu à la bougie dans une cave pendant que le monde grondait au-dessus.
On m’a ouvert dans une gare, à trois heures du matin,
avec les yeux rouges et le billet pas encore payé.
Je sais ce que c’est d’être lu par quelqu’un qui a peur de ne pas voir demain.
Je sais ce que c’est d’être tenu par quelqu’un qui n’a déjà plus la force de mentir.
Je ne suis pas neuf.
Je suis passé par l’humanité entière pour arriver jusqu’à toi.
Alors si je parle, écoute-moi un peu.
Je n’invente rien. J’observe.
On m’a lu partout :
à la bougie, au néon, à la lampe frontale.
On m’a trempé dans la pluie, oublié dans des prisons,
des gares, des tranchées, des lits vides.
On m’a lu sur des tombes encore à crédit,
par des âmes qui n’avaient pas fini de payer leur vie.
Oui, une tombe à crédit.
Une pierre encore en remboursement,
pour une existence qui, elle, avait été grignotée en mensualités.
Des années payées en factures, en loyers, en sacrifices…
et même après la mort, il restait un “reste à payer”.
Je me souviens avoir pensé :
“Même la fin n’est jamais vraiment la fin pour eux…
tout doit encore s’acheter.”
Ce silence… il me rappelle toutes les pièces où l’humain lit pour ne pas penser trop fort.
On m’a lu dans des bureaux où la climatisation remplaçait l’air,
et où les gens s’éteignaient par horaires.
Dans des salons qui sentaient la sauge et la peur.
Entre deux factures, deux prières, deux silences.
On m’a offert à des amants, puis revendu pour trois pièces sur un marché d’antiquités.
Je suis poussière et mémoire, fibre et témoin.
J’ai tout vu de l’humain.
Ses colères, ses prières, ses stratégies pour ne pas sentir.
Ses illusions de grandeur et ses petits effondrements du soir.
Et plus je le regardais,
plus je voyais la même chose :
il veut aimer… mais il a peur de perdre ;
il veut comprendre… mais il fuit ce qu’il ne veut pas entendre ;
il veut se libérer… mais il s’accroche à ses chaînes
comme à des bijoux de famille.
Certains me lisaient pour grandir.
D’autres pour s’endormir.
Certains me pliaient,
d’autres me caressaient comme si j’étais un secret.
Mais tous, sans exception, cherchaient la même chose :
un peu d’eux-mêmes,
sans avoir à se regarder trop longtemps.