La Galerie des Reflets
J’ai entendu des phrases qui me semblaient absurdes comme :
« Je lis pour me reconnecter à moi-même. »
Comme si on pouvait se reconnecter à une chose qu’on n’a jamais vraiment comprise.
Ou : « Ce livre m’a sauvé. »
Non.
C’est toi qui t’es autorisé à respirer pendant que tu me lisais.
Moi, je n’ai fait que te prêter mes mots.
Les humains que j’ai rencontrés ont toujours cru que c’était eux qui me lisaient.
Mais j’ai appris à les lire à travers leurs mains.
Les doigts nerveux des pressés,
les gestes tremblants des solitaires,
les caresses hésitantes de ceux qui ont trop peur d’être déçus.
Chaque page tournée était un aveu.
Chaque respiration, une phrase sans mots.
Et à force de les voir tous répéter la même danse, je me suis demandé :
qu’est-ce qu’ils cherchent, au fond ?
Ils disent vouloir comprendre,
mais ils veulent surtout s’assurer que leur version du monde tient encore debout.
Ils cherchent à ne plus douter.
Mais sans le doute, ils ne seraient plus vivants.
Alors ils me lisent pour être secoués juste assez
pour se sentir encore un peu réels.
j’ai tout mon temps.
Eux, non.
Alors ils courent,
ils se rassurent,
ils se distraient.
Ils disent qu’ils “avancent”.
Mais ils tournent en rond autour de leurs manques.
Ils se remplissent pour éviter de sentir qu’ils fuient.
Ils appellent ça vivre,
mais c’est juste survivre élégamment.
Enfin, c’est ce que je perçois.
Alors, pour ne pas me perdre dans les grandes théories,
je me raccroche à ceux dont je me souviens le mieux.
Je me souviens de Solal.
Il lisait toujours au même endroit, une table bancale près d’une fenêtre qui donnait sur rien.
Les autres l’appelaient “le penseur”.
Ça le faisait sourire, parce qu’il aimait qu’on le croie profond.
Mais Solal ne pensait pas vraiment.
Il répétait.
Il pensait avec les mots des autres,
il rêvait avec les images des autres,
il souffrait avec des blessures empruntées,
des phrases qu’il portait comme des vêtements trop grands.
Et il appelait ça “être soi”.
Je ne lui en veux pas.
C’est difficile d’être soi
dans un monde qui t’enseigne à te vendre
avant même de te connaître.
Solal s’habillait d’authenticité,
mais ses coutures trahissaient toujours la manufacture.
Il ajustait sa voix, sa posture, ses croyances,
comme on ajuste une vitrine.
Il voulait être vrai…
mais il vérifiait d’abord si ça lui allait.
Et Solal n’était pas le seul à jouer à ce jeu-là.
Je me souviens de Soren.
Il restait toujours le dernier dans son lieu préféré,
assis sous cette lumière blanche qui rendait tout le monde gris.
Il disait qu’il “aimait bien quand c’était calme”,
mais s’il restait, c’est surtout parce qu’il n’arrivait plus à rentrer.
Tant qu’il travaillait, il n’avait pas besoin de sentir.
Je l’ai vu s’éteindre dans la réussite,
s’étouffer dans son “il faut”,
puis renaître dans ses fissures,
dans ce moment où tout s’effondre
et où, enfin, il ne peut plus jouer.
Les humains, je les ai vus naître, mourir, renaître
dans les mêmes erreurs.
Toujours persuadés que cette fois, ils ont compris.
Alors ils se réfugient dans leurs phrases apprises par cœur :
« Tout arrive pour une raison. »
« Il faut lâcher prise. »
« Le temps guérit tout. »
Mais depuis ma création,
je n’ai jamais rien vu se guérir.
Le temps ne guérit rien.
Il fait juste taire ce qu’on ne sait plus entendre.
Il recouvre la douleur
comme la poussière recouvre mes pages :
il l’atténue…
il ne la transforme pas.
Et l’humain adore ça :
trouver des formules pour endormir ce qu’il ne comprend pas.
C’est son antidote contre le vide.
Il en invente pour se rassurer,
pour donner une forme à ce qui n’en a peut-être pas.
Il veut maîtriser son chaos
en l’habillant de mots qui sonnent juste,
mais qui ressemblent surtout à des slogans.
Je les ai observés dans leurs rituels :
dans les églises, dans les places publiques,
dans les retraites spirituelles,
dans les files d’attente,
dans les chambres d’hôtel.
Toujours la même prière, dite autrement :
« Donne-moi une raison de continuer. »
Le silence, c’est le seul endroit
où plus personne ne les regarde.
Et sans regard, ils ne savent plus qui ils sont.
Je me souviens d’Iris.
Elle tenait debout uniquement parce que les autres la voyaient.
Quand personne ne la regardait, elle se dissolvait un peu,
comme si son corps n’était qu’un écho fragile
dans la pièce qu’elle occupait.
Et puis il y avait Milo.
Lui ne cherchait pas les regards,
il essayait de s’en échapper,
mais finissait toujours par s’y accrocher quand même,
comme un naufragé qui refuse sa propre planche.
Je les ai vus se battre pour être compris.
Se débattre pour rester debout.
Chercher une identité dans les yeux des autres,
puis s’y perdre.
Je les ai vus répéter des phrases qui sonnaient juste,
mais qui ne leur appartenaient pas.
Des phrases apprises pour se rassurer,
pour éviter de tomber.
Je les ai vus courir pour ne pas s’écrouler.
Et malgré tout, ils continuaient.
Même usés, même fatigués,
ils continuaient.
Et c’est peut-être ça, le seul miracle qu’ils possèdent.
En les voyant vaciller ainsi,
j’ai fini par comprendre que ce qui débordait en eux n’obéissait à aucune logique.
J’ai appris que leurs émotions sont des phrases sans grammaire :
elles débordent entre deux lignes,
se cachent dans silences,
s’effilochent dans la manière dont ils tournent la page.
Je me souviens de Nael.
Il avalait ses émotions comme on avale une gorgée trop chaude :
en silence, en serrant les dents,
en espérant que personne ne remarque la brûlure.
Ses pages étaient toujours un peu humides,
comme si quelque chose avait voulu sortir…
sans y parvenir.
Et puis il y avait Mira.
Elle, elle ne disait rien, jamais.
Mais je l’entendais dans la façon
dont elle pliait les coins de mes pages,
dont elle refermait mon corps
avec un geste qui tremblait à peine,
comme si elle craignait de me réveiller.
Je suis un livre, oui,
mais je suis aussi leur archive.
Je garde les traces de ce qu’ils n’ont pas su dire
et les restes de ce qu’ils n’ont jamais osé penser.
Je me demande souvent :
quand ils referment un livre,
savent-ils qu’une part d’eux reste enfermée dedans ?
Un souffle, une fatigue, une déchirure.
Moi, je garde tout.
C’est mon rôle :
porter ce dont ils ne savent plus se souvenir.
Et parfois, ces fragments remontent à la surface, au détour d’un lieu banal.
Je me souviens : le café était presque vide ce jour-là.
Une lumière pâle glissait sur les tables,
et moi, j’étais posé là, oublié entre une tasse tiède et un verre d’eau.
C’est dans ces moments-là que je les observe le mieux.
Je me souviens de Nadir.
Elle avait passé sa vie à chercher “la bonne méthode”
pour enfin arrêter de souffrir.
Elle appelait ça “se reconstruire”.
Moi, j’y voyais surtout
la peur déguisée en progrès.
Un peu plus loin, il y avait Jonas.
Il parlait fort de convictions,
mais il les tordait dès que quelque chose le touchait vraiment.
Il défendait des idées solides,
puis tremblait au premier doute.
Il se cachait derrière des mots bien rangés,
comme on se cache derrière une porte entrouverte.
Et puis il y avait Liane et Maël.
Ils se tenaient l’un en face de l’autre,
mais on sentait bien qu’ils ne se rencontraient pas.
Ils s’aimaient juste assez pour rester ensemble,
pas assez pour se toucher vraiment.
Je voyais dans le regard de Maël
quelque chose qui vibrait comme un cœur
qui retrouve enfin sa maison.
Mais Liane devenait aveugle,
occupée à courir dans des bras faciles
pour ne pas sentir ce qui, entre eux,
était trop réel.
L’amour frappait doucement,
et eux faisaient semblant de ne pas entendre.
J’ai vu aussi Ysée et Karim,
deux amis qui se mentaient par tendresse,
juste pour ne pas blesser l’autre.
Et j’ai vu ce croyant,
un habitué,
glisser un dernier soupir vers un dieu
qu’il n’écoutait jamais vraiment.
Et au fond, près de la fenêtre,
se tenait Lucas.
Lui, il transformait sa douleur en spectacle.
Il dessinait, il écrivait, il parlait trop fort.
Il disait qu’il voulait “guérir le monde”,
mais je sentais bien
qu’il essayait surtout de rester vivant.
Tout ça dans un simple café,
en une seule fin de journée.
Et moi, posé là,
j’étais le seul à tout retenir.